I
Peut-être un banc
LA VIEILLE -De toute ma vie, je n'ai jamais eu tort.
LE VIEUX - De toute ton existence ?
LA VIEILLE, après avoir réfléchi - Non, jamais.
LE VIEUX – Moi, je n'ai jamais trouvé une seule vérité.
LA VIEILLE - De toute ma vie... moi non plus, je ne crois pas. Non.
LE VIEUX - Tu n'as jamais eu ni tort ni vérité ?
LA VIEILLE - Non. Jamais.
LE VIEUX - Ce n'est pas impossible qu'il y ait une logique.
Pause
Je ne la vois pas. Mais ça n'est pas impossible.
LA VIEILLE - Je ne la vois pas plus. On ne voit rien. Jamais.
LE VIEUX - Un peu de noir.
LA VIEILLE - A peine cela, oui.
Pause
LE VIEUX - J'ai l'étrange impression que tu es triste.
LA VIEILLE - Pourquoi « étrange » ?
LE VIEUX - Tu as raison. Ca ne l'est pas. J'ai l'impression que tu es triste.
LA VIEILLE - Pourquoi « l'impression » ?
LE VIEUX - Tu es triste.
LA VIEILLE - Frôlons la vérité avec les mots. Il n'y a que cela à faire.
LE VIEUX - Il n'y a plus que cela.
LA VIEILLE - Je t'ai vu près du port l'autre jour.
LE VIEUX - Non.
LA VIEILLE - Alors ce n'était pas toi.
Pause
C'est si beau quand il ne se passe rien. Un néant si concret. Une si ferme, si tangible abstraction. La nuit semble nous arracher en permanence.
LE VIEUX - Le jour est levé depuis l'aube.
LA VIEILLE - La nuit. Tout de même la nuit.
La Vieille pose sa tête sur les genoux du Vieux.
Temps
LE VIEUX - Pour toi, là, est-ce la nuit ?
LA VIEILLE - Je crois. Si tu te tais.
LE VIEUX - Voilà la nuit.
Il se tait.
Long temps
LA VIEILLE - La nuit m'oppresse un peu. Parle.
LE VIEUX - Ce n'est pas la nuit qui t'oppresse.
LA VIEILLE - Quoi ?
LE VIEUX - La peur.
La Vieille se redresse, le regarde.
LA VIEILLE - La peur de quoi ?
Silence
Tu le sais. Dis-le-moi seulement. De quoi ai-je peur ?
LE VIEUX - Je le sais, cela est possible. Mais c'est à toi de le savoir et non à moi de te le faire savoir.
LA VIEILLE, rire amer - Tu crois encore cela ?
Il ne répond pas.
Tu crois encore que j'ai peur de mourir ? Tu m'attristes.
LE VIEUX - Mais de quoi alors ?
LA VIEILLE - De la nuit, je te l'ai dit. J'ai peur de la nuit.
Elle s'en va.
II
Peut-être un autre banc
LE VIEUX - Moi je n'ai pas peur de la nuit.
Temps
Non.
Temps
Tu sais, cela est bête, tellement, je ne peux pas te le dire, pas à toi.
Temps
De la mort. C'est de cela que j'ai peur.
Temps
LA VIEILLE - Ce n'est pas ma faute, tu es bête. Ce n'est pas ma faute.
Temps
(Rire amer) Craindre la mort sans craindre la nuit.
LE VIEUX - Mais tu l'aimes, toi, la nuit ?
LA VIEILLE - Je l'aime et j'en ai peur.
LE VIEUX - Je la hais sans la craindre.
LA VIEILLE - Etre si sot ! La nuit est pire que la mort.
LE VIEUX, s'allonge sur les genoux de la Vieille - Il y a mieux que la nuit et que la mort. Ta présence.
LA VIEILLE, posant une main sur ses cheveux - Ne dis pas de bêtises.